Le Devoir
LES ACTUALITÉS, mercredi 13 octobre 2004, p. a1

Environnement
Plainte contre le Québec devant l'ALENA
Aucun programme d'inspection obligatoire des véhicules n'existe encore au Québec

Francoeur, Louis-Gilles

L'Association québécoise de lutte à la pollution atmosphérique (AQLPA) a porté plainte hier contre Québec et le Canada, devant la Commission de coopération environnementale (CCE) de l'ALENA, pour défaut d'appliquer sa réglementation environnementale sur les dispositifs antipollution des voitures au moyen d'un programme d'inspection obligatoire universel, «après 15 ans d'études, de rapports, de consultations et de promesses».

Se basant sur la fréquence des systèmes antipollution défectueux, reconnue lors de ses cliniques d'inspection volontaire des dernières années, l'AQLPA estime à au moins 640 000 véhicules, ou 16 % du parc automobile québécois, ceux qui roulent présentement en toute illégalité parce que leur carburation ou leur convertisseur catalytique, ou les deux, ne correspondent pas aux normes de conception du constructeur automobile.

Or, depuis 19 ans que l'obligation réglementaire d'avoir une voiture conforme aux normes antipollution est en vigueur au Québec, il y aurait eu «au total moins de 10 accusations logées par le gouvernement et son ministère de l'Environnement pour des infractions. De ce nombre, on ignore s'il y a eu ne serait-ce qu'une seule condamnation. On ignore même s'il y aurait eu aucune accusation [sic] pour des infractions à ces articles depuis l'entrée en vigueur» du traité subsidiaire à l'ALENA sur l'environnement, que le Québec a signé et ratifié avec les autres provinces canadiennes en décembre 1996.

La plainte de l'AQLPA, rédigée par Me Dominique Neuman, se base sur l'Accord nord-américain de coopération dans le domaine de l'environnement, un traité administré par la CCE. L'article 5 de ce traité oblige formellement le Canada et le Québec à «prévoir dans leur législation intérieure des procédures visant l'application par voie judiciaire, quasi-judiciaire ou administrative de leurs lois et réglementations environnementales», ce que «le Québec fait ici défaut de respecter», précise le document juridique.

Techniquement, la plainte vise «l'omission par le gouvernement du Canada d'assurer l'application efficace de sa législation de l'environnement [...], législation qui relève du gouvernement de sa province du Canada»!

La plainte rappelle que le Règlement québécois sur la qualité de l'atmosphère stipule depuis 19 ans que tout véhicule automobile doit «être pourvu d'un appareil en état de fonctionnement qui réduit l'émission d'hydrocarbures, de monoxyde de carbone et d'oxydes d'azote dans l'atmosphère». Il prévoit que «nul ne peut enlever ou modifier ou permettre l'enlèvement ou la modification» des systèmes antipollution, qu'il s'agisse de modifications apportées au système de carburation, au convertisseur catalytique ou à l'embouchure du réservoir d'essence pour y déverser de l'essence au plomb.

«En l'absence d'un Programme d'inspection et d'entretien des véhicules automobiles (PIEVA), il n'existe en effet aucun mécanisme utile permettant d'assurer la mise en application des articles 96.1 et 96.2 du Règlement, ce que votre ministère reconnaît», précisait la mise en demeure que l'AQLPA a servie en août dernier au gouvernement québécois afin de lui donner le temps de remédier à la situation, ce qui n'a pas été fait.

La plainte déposée hier auprès de la CCE rappelle par le détail (www.aqlpa.com) les engagements et les programmes de recherche financés par Québec pour mettre en place un programme d'inspection obligatoire, finalement reporté systématiquement, comme si, estime l'AQLPA, ces études et contre-expertises avaient servi de prétexte pour reporter la mise en place d'un véritable programme, comme en bénéficient tous les territoires voisins du Québec, américains et canadiens. Des dizaines de partenaires privés ont investi temps et argent dans la mise au point de ce programme en partenariat avec l'AQLPA et certains ont même songé il y a deux ans à poursuivre Québec pour les avoir engagés sur une fausse piste.

En 2000, Québec s'est publiquement engagé à implanter un programme obligatoire d'inspection et d'entretien pour tous les véhicules, lourds et légers, jeunes et vieux. Suivit le Plan d'action sur les changements climatiques, qui mettait ce même programme d'inspection en tête de la liste des moyens destinés à réduire les émissions du parc automobile québécois. Mais Québec devait reculer juste avant les dernières élections, par crainte d'indisposer l'électorat qui roule avec des voitures âgées, où se concentrent les véhicules hors normes. Dans les provinces et États voisins, les consommateurs apprécient en général de payer pour ce contrôle des émissions, qui leur révèle si leur garagiste a bien fait son travail.

Les cliniques «volontaires» des dernières années, fréquentées par les automobilistes en principe les plus exigeants, ont démontré qu'un contrôle généralisé réduirait de 20 % - un cinquième! - les émissions de particules fines cancérigènes, de monoxyde de carbone et de composés organiques volatils, et de 16 % les oxydes d'azote qui contribuent au smog et aux pluies acides. La meilleure performance des véhicules doit aussi réduire d'au moins 5 % la consommation globale d'essence du parc roulant québécois ainsi que ses émissions de gaz à effet de serre, ce qui est d'autant moins négligeable que ces émissions comptent pour 40 % du total annuel de la province.

Plus ridicule est le fait que les millions investis par Québec et ses partenaires privés dans le rodage de ce programme n'ont servi à rien dans la province, mais que ses auteurs ont finalement revendu ce plan inutile et préparé à nos frais à l'État du New Jersey, qui l'applique intégralement et se vante d'avoir maintenant le meilleur plan en Amérique! Ce plan non seulement visait les émissions polluantes, mais il assurait la vérification du même coup de la sécurité du véhicule, ce qui aurait amélioré le niveau de sécurité du parc roulant québécois. L'absence d'un tel programme, précise la plainte de l'AQLPA, menace ainsi autant notre environnement que celui de nos voisins, de même que la sécurité publique en général.

En l'absence de programme d'inspection obligatoire, ajoute la plainte, le Québec est en train de devenir la «terre d'asile» des vieux véhicules qui ne passent pas le test réglementaire dans les États voisins.

La plainte de l'AQLPA note enfin que le coroner responsable du dossier d'une jeune fille intoxiquée l'an dernier par un silencieux perforé a recommandé, aux fins de la protection du public, la mise en place d'un système d'inspection obligatoire touchant tous les véhicules de plus de sept ans.

Le ministre de l'Environnement, Thomas Mulcair, a pour l'instant reporté jusqu'en 2005 le programme d'inspection non obligatoire et strictement visuel des seuls poids lourds dont les fumées noires polluent les routes. Il a été impossible d'obtenir les commentaires du ministre avant de mettre sous presse.

Catégorie : La Une; Actualités
Sujet(s) uniforme(s) : Pollution de l'air; Automobiles
Type(s) d'article : Article
Taille : Long, 773 mots

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Doc. : news·20041013·LE·65994





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